Avis de Callixta

Emmanuelle de Boysson nous entraine avec son roman dans une superbe évocation historique lors d’une période tourmentée et largement oubliée, le Fronde, pendant laquelle les désordres politiques ont menacé la monarchie française et se sont ajoutés à de durs temps de crise et d’agitation religieuse. De façon étonnante, en ces temps troublés des images féminines très fortes ont émergé ce qui est exceptionnel car les femmes n’avaient pas vraiment le droit de paraître alors au premier plan.

C’est sans doute pour cela que la série à laquelle appartient ce roman est intitulée « Le temps des femmes » et que le personnage principal du livre est une femme, Emilie de la Motte. Cette jeune bretonne s’inscrit totalement dans l’histoire de son époque et va servir de guide, de fil rouge dans cette histoire qui se calque sur celle de la Fronde. Emilie fait en effet partie des femmes éduquées de son époque malgré la modestie de son origine. Il était encore très rare qu’elles reçoivent une éducation. Comme le rappelle l’auteure, Descartes a fait publier certains de ses livres en français pour qu’ils soient accessibles aux femmes qui ignoraient alors le latin. Tout le paradoxe de la situation des femmes est là : elles sont considérées, pour la première fois peut-être, comme dignes d’être instruite mais ne le sont, le plus souvent, pas du tout. Ce n’est pas le cas d’Emilie qui a bénéficié du savoir de son père. Mariée très jeune, elle va pourtant réussir à gagner la capitale et a joué un rôle dans les salons qui commencent alors à se développer. Le jeune Molière fait d’ailleurs quelques apparitions dans le roman et rappelle qu’il a trouvé son inspiration pour Les Précieuses Ridicules dans les amies d’Emilie. Nous croiserons Mademoiselle de Scudéry, la Duchesse de Longueville, Madame de Sévigné alors toute jeune ou encore Ninon de Lenclos.

Toutes se piquent de savoir, d’amour de la poésie et des lettres, fréquentent les grands auteurs de leur époque, les reçoivent chez elles. Mais bien vite tout se teinte de politique et même de religion, pendant ces temps troublés que nous avons évoqués.

Emilie séduit par son naturel, son talent d’écrivain, ses emportements amoureux. Elle va se battre pour exister dans cette société qui n’est pas la sienne, qui lui est parfois hostile. C’est une héroïne aux visages multiples, très humaine et attachante.

Emmanuelle de Boysson fait un portrait saisissant des femmes de cette époque aussi enfermées et prisonnières que capables de prendre d’indépendance. Au sein de mariages souvent imposés, elles jouent leurs cartes, se rendent visite, prennent des amants, se partagent entre leur rôle de mère (peu développé dans la noblesse de cette époque), leur passion de connaissances et leurs aspirations politiques. Emilie en est un exemple frappant, une sorte de condensé de plusieurs personnages qui ont existé et qui incarne toute la complexité et la richesse de ces femmes.

Le contexte historique, pourtant complexe, est évoqué de façon claire et nous suivons les différentes étapes de la Fronde. Les phrases courtes balaient les mois et les années nous permettant de suivre l’histoire de la jeune Emilie et de la grande Histoire. L’évocation de la Bretagne du dix-septième ou de Paris est particulièrement vivante. En quelques phrases en début de livre, nous sommes dans une autre époque.

Emmanuelle de Boysson a signé là le roman historique comme on l’aime : précis dans les détails, composé de personnages historiques réels ou non qui prennent vie sous sa plume et qui évoque brillamment le sort des femmes de ce temps. Elles préfigurent celles du siècle d’après où elles peineront à jouer le même rôle, souligne combien la Fronde leur a permis de prendre un rôle politique si rare alors, une sorte de période de liberté fugace qui laissera pourtant des traces précieuses pour les générations suivantes. Justement la suite de cette série est consacrée à la fille d’Emilie et est déjà parue en avril chez Flammarion.