Les éditions J’ai Lu nous ont conviés à rencontrer, le 4 juillet, Emmanuelle de Boysson au cours d’un petit déjeuner dans la cour intérieure de l’hôtel d’Aubusson à Paris. Un cadre idéal pour faire la connaissance de cette auteure qui a durablement marqué de son empreinte la République des Lettres françaises.

C’est également ce 4 juillet qu’est sorti chez J’ai Lu la version poche de son premier tome du Temps des Femmes : Le Salon d’Emilie. Les circonstances étaient donc plus que parfaites pour discuter avec Emmanuelle de sa carrière et de la genèse de ce livre.

Nous avons pu découvrir une femme admirable, très cultivée, passionnée par ce qu’elle fait et d’une intelligence rare. Ce fut, en somme, une rencontre belle et intéressante…

Dans les tourments de la Fronde qui traumatise Louis XIV enfant, Émilie, jeune Bretonne sans le sou, part tenter sa chance à Paris. Elle y devient préceptrice chez la comtesse Arsinoé de La Tour, qui l’introduit dans les salons littéraires. Son ambition provoque la jalousie des précieuses qui manient aussi bien l’art de la conversation que celui de la raillerie. Cette caste arrogante s’accommodera-t-elle de la modeste condition ? Emilie tient son journal, tente de se protéger des coups bas, et s’impose. Trouvera-t-elle la force de quitter son vieux mari, noble et fortuné, pour suivre Ronan, l’homme qu’elle aime, un poète libre et pauvre ?

Emmanuelle de Boysson a déjà à son actif une douzaine de romans qui tournent tous autour de son thème de prédilection : les femmes (les bourgeoises, les provinciales et maintenant les précieuses). Elle a beaucoup œuvré et œuvre encore pour la littérature féminine, littérature écrite par des femmes et sur des femmes mais qui s’adresse à tout un chacun. Esprit brillant et indépendant, elle en est venue à déplorer la mainmise masculine dans l’actualité littéraire et ses prix, et surtout le népotisme qui a cours dans ce milieu. Elle avait déjà l’habitude, avec ses amies, de se rencontrer dans des cafés pour discuter des derniers romans lus. Puis, l’idée d’aller plus loin s’est rapidement imposée. C’est ainsi qu’elle en est venue à créer le 7 mars 2007 le prix de la Closerie des Lilas (tout simplement parce qu’il est décerné dans ce cadre magnifique), date hautement symbolique puisque nous sommes alors la veille de la journée mondiale de la femme. Son but est de promouvoir la littérature féminine et de faire connaître les jeunes auteures (quel intérêt de décerner un prix à quelqu’un de déjà connu ?!?). Présidé par Emmanuelle, ce jury est constitué d’un bureau de cinq membres permanents – Tatiana de Rosnay, Jessica Nelson, Carole Chrétiennot, Stéphanie Janicot et Emmanuelle – ainsi que d’un jury tournant composé de personnalités féminines qui ne proviennent pas toujours de milieux littéraires (ce qui est intéressant dans le sens où elles apportent des réactions spontanées sur leurs ressentis !).

Emmanuelle est également critique littéraire chez Marie-Claire, deux activités qui ne sont a priori en rien antinomiques. Elle prépare actuellement la rentrée littéraire, et s’est dit enchantée par certains romans que nous aurons l’occasion de découvrir en septembre. La rubrique littéraire d’Emmanuelle est très appréciée et suivie, et plus particulièrement celle sur la rentrée littéraire puisque Marie Claire est l’une des premières à publier à ce sujet (dès début août)… Elle tâche de faire connaître non seulement des premiers romans coups de cœur, mais aussi d’autres provenant de toute la France et pas seulement des milieux parisiens. Parmi ses coups de cœur de la rentrée : Les lisières d’Olivier Adam, Carole Fives ou encore L’histoire d’un boucher…

Emmanuelle lit également beaucoup les critiques des blogs, qui sont intéressantes dans le sens où il y a moins de contraintes, plus d’indépendance, des réactions vraies et visibles au premier coup d’œil.

Le Salon d’Emilie n’est pas son premier pas dans le roman historique puisqu’elle a déjà publié L’Amazone de la Foi, l’histoire de Madeleine de la Peltrie, jeune veuve Normande qui, au XVIIe siècle, part pour le Canada, alors terre française et sauvage, pour évangéliser les Indiens et promouvoir la foi chrétienne. Mais il s’agit davantage d’une biographie romancée. Guillaume Robert, son éditeur chez Flammarion, lui a ensuite proposé d’écrire une trilogie pour sa nouvelle collection de romans historiques : Le Temps des Femmes. Son choix s’est aussitôt porté sur le XVIIe siècle, période qui la fascine et pour laquelle elle avait déjà commencé à effectuer des recherches (pour L’Amazone de la Foi). Elle pensait aussi, depuis un moment, à évoquer l’univers des salons littéraires et des précieuses qui l’a toujours interpellée. Davantage familière des romans contemporains, elle a eu un moment de doute, avant de se décider à se lancer dans l’aventure. Elle s’est mise à faire des recherches très poussées, allant jusqu’à lire les livres de ces précieuses du XVIIe siècle. Elle a également rédigé une trame historique extrêmement riche, mois par mois, pour un avoir un contexte historique aussi précis que possible, et pas seulement du point de vue des évènements politiques (le roman se situe en effet principalement durant la période troublée de la Fronde). Elle a ainsi répertorié les variations climatiques, les habitudes alimentaires, vestimentaires, l’architecture des monuments évoqués… Elle a été éblouie par ces femmes libres, indépendantes et aux idées étonnement « modernes » et qui « menaient la danse ». N’oublions pas que c’est entre autres à partir de ces salons qu’est née l’Académie Française.

Au bout du compte, écrire ce roman historique lui a donné une liberté d’écriture qu’elle n’aurait pas obligatoirement eu en écrivant un roman contemporain. Il est plus facile d’évoquer des idées en un autre temps puisque le lecteur n’y cherchera pas obligatoirement des analogies. Et du coup, il y a énormément d’Emmanuelle dans Émilie. Elles viennent toutes deux du même village de Bretagne, ont quitté la province assez tôt pour se rendre dans la capitale et se retrouver propulsées dans ces milieux féminins guindés mais qu’on cherche malgré tout au départ à intégrer et imiter. Il y aurait même des similitudes dans l’histoire d’amour avec Ronan…

En tout cas, le résultat est incontestablement là ! Emmanuelle a su nous offrir un roman passionnant, vivant, drôle et qui mêle parfaitement histoire et romance. Le contexte est fidèlement rapporté, la précision est de mise, on tombe jamais dans une narration didactique. Ce contexte se mêle complètement à l’intrigue, et ça ne le rend que plus intéressant. Le salon d’ Émilie est le premier tome d’une trilogie dont le second tome est déjà paru : La revanche de Blanche, qui relate cette fois-ci l’histoire de la fille d’Émilie. Et dans le troisième tome sera abordée la troisième génération, et nous serons alors à la fin du règne de Louis XIV et sous la Régence. Alors que dans le premier volet l’accent était mis sur la littérature, dans le second il l’est sur le théâtre, et dans le troisième il le sera sur la peinture…