La Revanche de Blanche, l’écriture d’une trilogie romanesque

Emmanuelle de Boysson vient de publier chez Flammarion le deuxième tome d’une trilogie d’un roman palpitant, sensuel, rythmé et teinté d’humour. Digne héritière de Jacques Laurent ou encore Anne Golon, Emmanuelle de Boysson nous replonge en plein cœur du XVIIe siècle au milieu des intrigues, du pouvoir, et « ressuscite » Mme de Montespan, Louise de La Vallière, Angélique de Fontanges, le roi… dans un style éblouissant.

Valérie Debieux : Votre éditeur, Guillaume Robert, vous a proposé un jour d’écrire un roman pour une nouvelle collection Le Temps des femmes. Vous avez déjà publié deux tomes, Le Salon d’Emilie et La Revanche de Blanche. Pouvez-vous nous parler de cette expérience littéraire ?

Emmanuelle de Boysson : Mes romans, Les grandes bourgeoises, Les nouvelles provinciales, parus chez Lattès, Le secret de ma mère, aux Presses de la Renaissance et mes essais portent, la plupart, sur les femmes. Je suis présidente du Prix de la Closerie des Lilas, un prix remis à une romancière par des femmes. Mon éditeur, Guillaume Robert, a eu l’intelligence de sentir dans mes livres et mes engagements le fil rouge : les femmes, leur psychologie, leur désir de liberté, de création. « Le Prix de la Closerie des Lilas ressemble aux salons littéraires du XVIIe siècle. Cette époque te correspond », m’a-t-il dit lorsqu’il m’a proposé d’écrire une trilogie sur trois artistes. L’idée m’a emballée. J’avais déjà publié une biographie sur une Normande partie convertir les Indiens en 1639, L’amazone de la foi. J’ai rédigé un synopsis, quatre chapitres. L’aventure a commencé comme ça. Je me suis sentie très vite à l’aise parmi les Précieuses, ces pionnières – pas si ridicules. J’ai imaginé une Bretonne de Locronan, berceau de ma famille, côté Daniélou. Comme moi, cette provinciale monte à Paris, s’introduit dans le monde littéraire. Comme moi (il y a quelques années), sa fille Blanche est comédienne. Paradoxalement, le recul du temps me donne plus de liberté, d’imagination, d’audace. Le XVIIe me passionne. Je me suis documentée, j’ai imaginé un scénario dans la veine de Caroline Chérie, ou d’Angélique marquise des anges, une intrigue à rebondissements. Je me suis amusée à me moquer de la vie de la Cour. Je me suis plongée avec délectation dans l’affaire des poisons. Je me suis glissée dans les coulisses des théâtres. J’ai pris beaucoup de plaisir à redonner vie aux maîtresses du roi – la plus fascinante, La Montespan, à restituer les mœurs, le mode de vie, le bouillonnement des idées. Je suis une romancière comblée.

Valérie Debieux : Votre héroïne, Blanche, est entraînée au cœur des intrigues de la Cour. Sans trop déflorer l’histoire de votre ouvrage, pouvez-vous nous dire quelques mots au sujet de votre héroïne ?

Emmanuelle de Boysson : Blanche est une jeune fille volontaire et fragile. Sa peur de l’abandon, son désir de plaire, d’être comédienne, son besoin d’être aimée au risque de se laisser entraîner dans des intrigues, lui viennent de son enfance. Mariée à Georges de La Motte, un vieux magistrat manchot, sa mère, Emilie, tombe amoureuse du poète, Ronan Le Guillou. Blanche naît de cette liaison clandestine. Le magistrat refuse que « l’enfant du péché » vive sous son toit ainsi que sous celui de ses fils. Sa mère est obligée de cacher Blanche chez une nourrice en Bourgogne. Après la mort de son mari, Emilie est déshéritée, bannie des salons. Elle emmène Blanche en Bretagne avant de partir rejoindre l’homme de sa vie en Nouvelle-France. Blanche a sept ans. Confiée à la courtisane Ninon de Lenclos, elle est habitée par le désir de réhabiliter sa mère et devient comédienne dans la troupe de Molière qui sera un père pour elle. Adolescente fougueuse, rêveuse, rebelle, son amitié avec la Montespan, la fascinante maîtresse de Louis XIV, l’entraîne dans l’affaire des poisons et des messes noires. Trop confiante, un peu naïve, Blanche ne voit pas que dans l’ombre on complote, on veut lui nuire… Elle fait aussi l’apprentissage de l’amour, se perd dans la passion, manœuvre à la Cour pour que sa fille, Marquise, bâtarde du roi, soit légitimée. Mon héroïne a un côté Scarlett, en plus doux, elle rencontrera, Antoine, son Rhett Butler.

Valérie Debieux : Quand vous travaillez à l’écriture d’un tel roman, éprouvez-vous le besoin d’écrire à la main, éclairée à la lueur d’une bougie, ou bien au contraire à l’ordinateur et au rythme de notre époque ?

Emmanuelle de Boysson : J’aimerais écrire à la plume d’oie ! C’était plus joli. Le soir, dans mon lit, je laisse aller mon stylo pour raconter une scène, évoquer l’état intérieur de mon héroïne… Les idées me viennent sur mon vélo ou dans un demi-sommeil, je me jette alors sur une feuille, un petit carnet, je note mes idées. Je les reprends sur mon ordinateur. Rien ne me dérange ; j’aime qu’il y ait de la vie autour de moi, le téléphone, du passage… Je me concentre facilement ; les instants d’inattention me servent. Tout me sert ! Ma vie, celle de mes amis, des sensations… L’inspiration naît en écrivant, devant mon ordinateur. J’aime cette prise de risques. Ceci dit, je corrige beaucoup mon texte. Je suis une maniaque du style. Ecrire sec, juste, sans clichés, mettre toujours de l’humour dans les situations dramatiques. Et ne jamais ennuyer son lecteur !

Valérie Debieux : Vous êtes-vous imprégnée de certains lieux pour les décrire ensuite dans votre roman ? Et si oui, pensez-vous que la « mémoire des murs » puisse insuffler de l’inspiration ?

Emmanuelle de Boysson : Locronan, cette petite cité médiévale près de Quimper est le point de départ de mes deux romans. J’y ai passé un été dans mon enfance. J’y suis retournée, j’ai revu le manoir des Daniélou, là-haut sur la colline. C’est là que j’ai imaginé des scènes, à partir de mes souvenirs : la vue sur la baie de Douarnenez, le vent, les arbres, les couleurs, les vieux meubles. Et la place du village avec son puits, ses bretonnes en coiffe. Pour l’hôtel de La Tour, place des Vosges, j’ai retrouvé l’atmosphère des maisons d’enfance, du salon blanc de ma grand-mère en Alsace, de Morsang, la propriété de mes grands-parents maternels. Des endroits poétiques, aériens, pleins d’objets désuets, de parfums, de fleurs. Quant au vieux Paris, il s’apparente aux souks de ma jeunesse au Maroc. Je crois en la mémoire des murs. Aux ondes qui circulent, aux fantômes, à ces ambiances qui imprègnent les lieux, nos mémoires.

Valérie Debieux : Vous êtes passionnée par les salons littéraires. Avec quels illustres artistes souhaiteriez-vous converser si vous pouviez remonter le temps et vous glisser chez « Arthénice » alias Mme Catherine de Rambouillet ?

Emmanuel de Boysson : J’ai l’impression de connaître mes Précieuses. J’adorerais rencontrer Ninon de Lenclos. Cette courtisane, musicienne lettrée, avait ses payeurs, ses favoris. Spirituelle, généreuse, elle tenait un salon ; elle initia de nombreux garçons à l’amour, dont le fils du Grand Condé. Elle avait de bons mots : « Si Dieu m’avait fait l’honneur de me consulter, je lui aurais conseillé de mettre les rides des femmes sous le talon ». Ninon a vécu jusqu’à quatre-vingts ans, avec de jeunes amants, elle aida le jeune Voltaire. J’aurais aimé converser avec la duchesse de Longueville, amazone de la Fronde. Athénaïs de Montespan m’aurait fascinée ; je serais tombée sous le charme du roi. J’aurais aimé Molière, Madeleine Béjart. Mais aussi La Rochefoucauld, madame de La Fayette, la marquise de Sévigné. Comme moi, cette épistolière piquante détestait l’idée de vieillir.

Valérie Debieux : Quels sont les bibliothèques et autres lieux que vous avez fréquenté pour effectuer les recherches documentaires nécessaires à la construction de vos ouvrages ?

Emmanuelle de Boysson : Je ne fréquente pas trop les bibliothèques. Mes ouvrages de référence me suffisent pour évoquer l’histoire, sans plomber mon texte de documentation.

Valérie Debieux : Ecrire des romans historiques demande du temps et de l’énergie. Qu’est-ce qui vous semble le plus exaltant dans l’exercice de cette écriture ?

Emmanuelle de Boysson : L’évasion. Le voyage dans le temps. Le pittoresque, la restitution des détails : la nourriture, la médecine dont se moque Molière, les vêtements, les ruelles du vieux Paris, les moyens de transports, les salons, les atmosphères… Mais aussi les odeurs – dans les châteaux, ça sentait la sueur, le moisi, la pisse. On se parfumait, on se poudrait, on se mettait du rouge aux joues pour détourner l’attention : la plupart des gens étaient édentés ! J’aime aussi recréer l’esprit d’une époque – on conversait beaucoup, on vivait moins seul, moins longtemps. On supportait le froid, les maladies avec plus d’endurance. J’ai voulu moderniser le style : après tout, le XVIIe n’est pas si éloigné du nôtre, les sentiments restent les mêmes : l’attrait pour les pouvoirs occultes, les intrigues, les passions, l’ambition, la peur, le désir sont intemporels. Blanche est une jeune fille d’aujourd’hui, elle se bat, elle se trompe, elle suit son instinct, elle est attirée par la lumière, comme beaucoup de comédiennes. Elle aime la cour, comme j’aime les salons littéraires où se pavanent des petits marquis, des dandys et des précieuses…

Valérie Debieux : Quelle est votre vision de la condition de vie d’une comédienne au temps de Molière ?

Emmanuelle de Boysson : Les comédiennes les plus connues étaient des stars. On venait au théâtre pour elles, non pour les pièces. Adulée, Marquise Du Parc, n’hésite pas à trahir Molière pour vivre une passion avec Racine. La marquise de Sévigné l’idolâtre et se considère comme sa belle-mère (Marquise Du Parc est aussi la maîtresse de son fils, Charles de Sévigné). La Champmeslé la remplace, elle est ovationnée, le public en est fou. Dans les théâtres, au parterre, les spectateurs sont debout : on boit, on fume, on harangue les acteurs… La troupe de Molière forme une famille. Madeleine Béjart et les siens vivent ensemble, dans la même maison. Armande, la fille de Madeleine, devient la femme de Molière, elle a vingt-sept ans de moins que lui. Des rivalités terribles existent entre les troupes, en particulier, entre celles de l’Hôtel de Bourgogne et la troupe de Molière. Trahisons et coups bas se suivent… La condition de vie d’une jeune comédienne devait être difficile. L’accès aux grandes troupes très fermé. Beaucoup de comédiens jouaient dans la rue, sur des tréteaux. Paris était une foire. On gagnait mal sa vie, les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne interdisaient les pièces des saltimbanques. Il fallait ruser, chanter son texte, mimer… Les comédiens n’avaient pas droit à un office funèbre après leur mort, on les jetait dans une fosse. A moins d’avoir renoncé à son métier par testament. Lorsqu’on avait la chance, comme Blanche, de jouer avec Molière, il fallait se plier au bon plaisir du roi. Plaire, amuser, jouer de grosses farces. L’avare et Le Misanthrope ont été des fours. Pauvre Molière, il s’est tué à la tâche : ses comédiens, le roi exigeaient toujours plus de lui. Pourtant, on s’amusait beaucoup, l’ambiance était bon enfant, pas aussi professionnelle qu’aujourd’hui. Et que de génies ! Jamais la création théâtrale ne fut si fructueuse. La langue si belle.

Valérie Debieux : Cet été se tiendra, au Château de Coppet, près de Genève, le 2e Festival de théâtreAutour de Mme de Staël. Vous plairait-il d’écrire une pièce de théâtre avec pour héroïne principale la Baronne Germaine de Staël-Holstein ?

Emmanuelle de Boysson : La Baronne Germaine de Staël-Holstein me fascine. Femme de tête, rebelle, pionnière, interdite de séjour sur le sol français par Napoléon Bonaparte, elle s’installe en Suisse dans le château de Coppet et publie Delphine, Corinne ou l’Italie, De l’Allemagne. Elle a une longue liaison avec Benjamin Constant. J’adorerais écrire une pièce sur cette liaison. Un des mes romans préférés est Adolphe. Une passion ravageuse, un anti-héros, une écriture moderne qui a inspiré de nombreux romanciers.

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

Emmanuelle de Boysson : J’espère que mes lecteurs s’attacheront à Blanche. Qu’ils ne seront pas effrayés par les horreurs de l’affaire des poisons et des messes noires. Elles sont vraies – à l’époque, on ne considérait pas les enfants comme aujourd’hui. Pour gagner quelques sous, on vendait des nouveaux-nés qui étaient égorgés en sacrifice sur le corps nu de grandes dames persuadées que Satan intercéderait en leur faveur. Cet immense scandale qui touche tous les milieux oblige le roi à créer la fameuse Chambre ardente. Des milliers d’empoisonneurs et d’escrocs sont brûlés place de Grève. La marquise de Brinvilliers est la première de cette macabre série. La Voisin a espéré jusqu’au bout que la Montespan la gracierait, mais la maîtresse du roi, mère de ses sept enfants, craignait l’exil ou le bûcher. Lorsque le roi a appris qu’elle avait voulu l’empoisonner et qu’elle était sans doute à l’origine de la mort d’Angélique de Fontanges, sa jeune favorite, il déchira toutes les preuves de sa culpabilité. Elle fut bannie, humiliée. J’espère que l’intrigue autour du mystérieux ennemi de Blanche tiendra les lecteurs en haleine. Qu’ils en apprendront beaucoup sur le théâtre, la vie de la Cour, deux scènes en miroir dans mon roman avec leurs jeux, leurs manœuvres. Blanche passe d’un théâtre à l’autre, elle s’adapte, elle cherche à plaire, elle se passionne, comme je me suis passionnée pour cette histoire. Je commence à écrire la suite. Marquise, la fille de Blanche, sera peintre ; elle tombera amoureuse de Watteau et vivra la fin mortifère du règne de Louis XIV et les débuts de la Régence au cœur des complots menés par la duchesse du Maine alors qu’un vent de liberté souffle sur le royaume.

Entretien mené par Valérie Debieux