Courrier des auteurs le 03/07/2014

Emmanuelle de Boysson répond aux questions des internautes 

Toute petite, à l’âge de 11 ans, au Maroc où j’ai grandi, j’ai commencé à tenir mon journal après avoir lu Le Journal d’Anne Frank. Il a été pour moi essentiel. A partir de ce moment-là, j’ai écrit des petites nouvelles, des poèmes… J’ai mis beaucoup de temps avant d’être publiée : cela me paraissait presque impossible, comme un désir trop fort que l’on ne peut jamais réaliser mais j’en avais très envie… J’ai toujours tenu mon journal, écrit des romans, de la poésie jusqu’à ce qu’à 35 ans, je me mette à l’écriture d’un livre avec l’idée de publier.

Ma première rencontre avec le monde de l’édition était au Salon du livre de Paris : ma cousine m’a présentée Constance de Bartillat. J’avais un projet : raconter l’histoire de ma famille, en particulier celle de mes grands oncles, Jean Daniélou, le cardinal, et Alain Daniélou, l’hindouiste. Constance de Bartillat a été emballée et m’a proposé de faire un synopsis. Finalement, le livre a été publié chez Albin Michel et j’ai rencontré Sylvie Genevoix. Je me souviens de mon arrivée chez Albin Michel : j’étais à l’accueil avec un manuscrit de 900 pages ! Quand Sylvie m’a reçue dans son bureau, elle a fait une drôle de tête. Elle m’a dit : «Non mais attendez, c’est trop ! On va être obligé d’alléger un peu». En effet, j’ai dû couper pas mal de passages. Le ventre noué, je suis passée de 900 à 300 pages. Ca s’est passé comme ça ! A l’époque, j’étais déjà journaliste critique littéraire et j’allais très souvent dans les salons du livre, guidée par ma passion de la littérature.

Voir son livre en librairie est un accomplissement mais, chaque fois, le baby blues m’envahit pendant huit jours… C’est toujours un moment perturbant de rendre un livre… Il m’échappe, je me sens soudain dépossédée, vidée, c’est assez étrange. Quand il est en librairie, il ne m’appartient plus, une autre aventure commence. Ce que j’aime surtout est la période d’écriture, de création.

Je pense tout le temps à mon roman… J’ai plein de petits carnets sur lesquels je griffonne des idées. Elles me viennent souvent à vélo. Je m’arrête alors n’importe où, me précipite, note un mot, une phrase : une de mes petites manies. J’écris facilement, même si je suis dérangée par le téléphone. Je m’y mets dès le matin, vers 9 h30, 10 h. A l’heure du déjeuner, je fais une pause, grignote. Je m’arrête dans l’après-midi pour me changer les idées, me balader, retrouver des amis. J’écris un peu partout, dans mon lit, à mon bureau, sur du papier de préférence : le rythme, la musique coulent mieux que sur l’ordinateur.

Quand je suis un peu flottante, je m’allonge sur ma couette, rêvasse, laisse venir des images, des sensations, des souvenirs. J’essaye, comme la comédienne que j’ai été, de trouver ce que l’on appelle ses «équivalences» au théâtre. Oui, j’essaye de me mettre dans la peau de mes personnages, de puiser dans ma palette intérieure d’émotions, les facettes de ma personnalité pour y trouver ce qui pourrait leur correspondre. Je construis le livre comme ça, comme une comédienne qui créé son rôle, qui finit par l’habiter.

La société actuelle ne vous rend pas très heureux. J’avais envie d’écrire un roman sur le bonheur, en évitant le côté «bons sentiments». De dire des choses graves avec légèreté. L’idée m’est venue en discutant avec un de mes amis, un monsieur merveilleux de 85 ans, une mémoire de l’édition : il a connu Boris Vian, Cocteau, Morand. Il m’a dit «tu devrais lire une pièce d’Evreïnoff adaptée au cinéma en 1943 par Marcel L’Herbier. Il y avait dans cette histoire une dimension magique du bonheur ; je tenais mon sujet ! J’ai voulu montrer que le bonheur est une illusion, mais que nos désirs les plus fous peuvent se réaliser en changeant de comportement. Le jeu finit par devenir une seconde nature, le rêve, une réalité. Pour le personnage de Berlingault, je me suis un peu inspirée de mon vieil ami. A 90 ans, Jules Berlingault, baron loufoque et bon vivant, est un révélateur de talents, un incorrigible optimiste, un magicien qui veut faire le bonheur autour de lui parce qu’il n’a plus rien à perdre. C’est son bon plaisir : il a envie de transmettre sa belle énergie, sa belle philosophie.

J’accorde une liberté totale à mes personnages. Je suis toujours étonnée de les voir évoluer, me désobéir, me trahir, m’épater. Ce sont des élèves très indisciplinés ! Jules Berlingault, ce farceur, n’en fait qu’à sa tête. J’ai beaucoup de tendresse pour lui. C’est la part solaire qui contraste avec Gaspard, son maître d’hôtel, homme de l’ombre, envieux et inhibé. Fou de rage à l’idée que l’héritage lui échappe, il complote pour faire capoter cette comédie du bonheur, cache un drame. Mon roman est plutôt une tragi comédie ! Au début, mes quatre voisins sont au bout du rouleau et se détestent. Dans ce huis clos, on ne sait jamais si leurs défauts et leurs peurs vont l’emporter. Quand j’écris, je vis un vrai feuilleton : je ne peux pas lâcher mes personnages, sinon, je perds le fil.

C’est un roman anti morosité, une initiation au bonheur. Si j’arrive à rendre quelques-uns de mes lecteurs plus heureux, ce sera gagné. ! S’ils s’identifient aux quatre invités qui traversent cette aventure pour réaliser leurs passions enfouies et se lier sous la houlette de ce Berlingault, ce sera… le bonheur, en prime !

Merci à Lionel, VIENNE (38200), Claire, VILLEFRANCHE-SUR-SAÔNE (69400), Cloé, BOURG-EN-BRESSE (01000), Pascale, CHENNEVIÈRES-SUR-MARNE (94430), Nathalie, PARIS (75011), Laurent, PERPIGNAN (66000), Benoît, Bordeaux (33000)

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