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« Le bonheur en prime » d’Emmanuelle de Boysson : un roman qui rend heureuse

 

 

© David Ignaszewski-koboy Emmanuelle de Boysson sort aux éditions Flammarion « Le bonheur en prime », un roman qu’elle qualifie d’optimiste. Et on confirme. Au fil des mots, la présidente du prix de la Closerie des Lilas nous apprend combien le bonheur est souvent tout près et facile à atteindre. Une belle leçon de vie sur 296 pages qui nous a donné envie de rencontrer l’auteur. Interview.

D’où vient le désir de bonheur de votre personnage principal ?

Cet incorrigible optimiste a appris qu’aimer et donner rend heureux. Jules Berlingault, vieux monsieur loufoque et richissime, veuf sans enfants, s’ennuie en compagnie de Gaspard, son majordome maniaque. Farceur, bon vivant, cultivé, il a envie de se faire plaisir, de s’entourer, de transmettre sa belle philosophie de la vie. Dans son immeuble, quatre locataires sont au bout du rouleau. Patrick, un militaire, flanque un coup de boule à Antoine, écrivain en mal d’inspiration excédé par les aboiements de son rottweiler. Luna qui vit avec son chat Essuie-Plume dans une chambre de bonne, vient d’être licenciée et veut se suicider. Rose et Patrick sont au bord du divorce. Berlingault se prend d’affection pour eux, se lance un défi : ses voisins vont mal, se détestent, raison de plus pour les aider à retrouver la joie de vivre. J’ai voulu écrire un roman optimiste, anti morosité. Je me suis interrogée : comment être heureux, malgré tout ? Parfois, il suffit d’un déclic, d’une rencontre avec quelqu’un qui vous aime, qui croit en vous, un révélateur de talents. Jules le grand-père idéal, un père Noël, un metteur en scène, un magicien.

Comment se déroule son incroyable marché ?

Jules Berlingault invite ses voisins à l’île de Ré où il possède trois maisons dans un grand jardin à La Flotte. Comme il se détestent, l’arrivée est plutôt explosive. Au cours du premier dîner, il leur propose un marché. S’ils lui prouvent qu’ils sont heureux et unis, ils pourront hériter de sa fortune. Carotte, lubie de vieux croco ? Patrick, Rose, Luna et Antoine ont du mal à le croire, mais ils se mettent à jouer la comédie du bonheur. Jules n’est pas dupe. Il sait que l’appât du gain va les obliger à changer, mais il fait un pari : si, au début, ils font semblant, ils finiront par oublier sa promesse, se réconcilier et être vraiment heureux. L’idée clef : le théâtre est thérapeutique, le bonheur, contagieux. Au fil des vacances, Jules va plus loin. Il considère ses nouveaux amis comme des héros qui s’ignorent, éveille les qualités et les passions qui sommeillent en eux et leur donne les moyens de réussir. Un Kho Lanta du bonheur où les « chers amis » devront surmonter leurs craintes, se lier, au risque d’être hors jeu. Fou de jalousie, Gaspard qui se voyait déjà légataire universel, trame pour faire capoter cette « mascarade » et sauver son héritage.

Pourquoi avoir choisi deux vieux hommes comme personnages principaux d’un livre sur le bonheur ?

© David Ignaszewski-koboy Jules a 90 ans, Gaspard, 60 ans. Ce dernier n’est donc pas si âgé ! Obsessionnel, radin, inhibé, il note dans son journal intime ses menus, ses dépenses, ses fantasmes. Etrangement, il apparaît plus vieux que son maître à qui il voue un amour filial. Jules Berlingault est resté un jeune homme vert. Toujours élégant, il a gardé une âme d’enfant. Il s’émerveille, s’ouvre aux autres, les encourage, les fait rire. J’ai voulu montrer que le bonheur se cultive. Lorsqu’on aime la vie, le temps est une richesse qui permet d’acquérir une sagesse, d’aller à l’essentiel, de goûter aux petits plaisirs quotidiens. Voyez Gisèle Casedesus. A cent ans, ses yeux pétillent, elle a l’art d’oublier ce qui la chagrine, elle garde ce beau visage qui respire le présent, ce regard qui scrute l’avenir. Un ami de 85 ans qui m’a inspiré Jules, un conteur qui adore la compagnie des femmes. Le secret pour rester jeune ? La curiosité.

Pouvez vous nous expliquer quelles sont finalement les différentes façons de gagner le bonheur en prime ?

Mon roman est une initiation, une aventure semée de rebondissements et d’obstacles sous la houlette d’un guide, d’un coach fantaisiste. Jules valorise, encourage. Il ne se contente pas de discours et invite ses amis à se dépasser en organisant des projets à réaliser dans des délais très courts. Luna devra dessiner des aquarelles en vue d’une exposition. Rose, créer des robes pour une boutique… Pour « gagner » le bonheur en prime, il suffit de se disposer à l’inattendu, de croire en ses rêves, de se lancer, sans se décourager ni se dévaloriser. De rester attentif aux autres : on ne réussit pas seul. Et puis, le bonheur est une décision, l’art de savourer « la petite gorgée de bière », avec la satisfaction d’être avec la bonne personne, au bon moment, au plus proche de nos désirs.

Vous avez habitué vos lecteurs à fréquenter vos héroïnes, femmes d’aujourd’hui, grandes bourgeoises, provinciales ou artistes du XVII e siècle, comment avez vous abordé ce nouvel exercice avec des héros masculin ?

Les femmes sont pourtant présentes dans Le bonheur en prime. Rose, couturière à domicile, doute d’elle. Elle n’arrive pas à se décider à divorcer, manque d’autorité face à ses enfants. Fière et rebelle, Luna, 25 ans, se sent seule. Elle s’est brouillée avec ses parents. Son fichu caractère ne facilite pas les choses. J’avais aussi envie de faire la part belle aux hommes. Jules et Gaspard représentent deux facettes de nous. La part solaire chez Jules, la part d’ombre chez Gaspard. Ce pauvre garçon est pourtant le narrateur, il observe tout : disputes, duplicité, adultères. Il complote, il mijote, voit tout en noir. Un décalage se crée entre lui et les amis de Berlingault : plus les uns sont heureux, plus Gaspard panique. Derrière sa carapace, Patrick cache un cœur tendre. Casanier, angoissé, Antoine a peur d’écrire, mais il est bourré de charme et possède un talent fou. Il y a un peu de moi chez chacun de mes personnages. J’ai été comédienne et je les construis en cherchant mes « équivalences ». J’éprouve beaucoup de tendresse pour Jules, Gaspard, Antoine et Patrick. Sans doute parce que les hommes sont plus fragiles que les femmes.

Quel est pour vous le « salaire de base » dont le bonheur est la prime ?

Il n’y a pas de « salaire de base » pour être heureux. Si l’argent contribue au bonheur, il ne suffit pas. Les quatre voisins vivent modestement et soudain, ils espèrent gagner des millions ! Mais Berlingault est changeant et en pleine forme : ils ne sont pas prêts à hériter ! Ils vont découvrir que le bonheur survient lorsqu’on ne l’attend pas. Comme beaucoup d’entre nous, ils ont peur de réussir, d’aimer. Grâce à Jules, ils vont se métamorphoser, changer de voie, prendre des risques. Ils tombent amoureux, ils apprennent la force de l’amitié, de la solidarité, mais jusqu’au bout, on est sur le fil. En Sherlok Holmes, Gaspard mène l’enquête, prêt à tout pour leur nuire. Je ne vous révèlerai pas le coup de théâtre de la fin. Vous saurez alors pourquoi j’ai choisi ce titre. Si ce roman rend mes lecteurs plus heureux, ce sera le bonheur, en prime !

Le bonheur en prime, Emmanuelle de Boysson
Editions Flammarion, mai 2014
18 euros
296 pages

 

 

www.emmanuelledeboysson.fr