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EMMANUELLE DE BOYSSON

J’étais sur les bords du lac de Côme. Était-ce en janvier, en février ? Je ne me souviens plus très bien tant mes souvenirs sont confus. Ce matin-là, la brume enrobait le lac de son drap d’opaline. Sur la terrasse de l’hôtel où je prenais mon petit-déjeuner, un gros bonhomme, l’air perdu, suivait des yeux une barque, ombre glissant sur les eaux calmes. D’épais favoris, visage lourd, cheveux gras, sourcils dessinés, l’œil vif, redingote noire trop étroite, il semblait surgir d’un autre siècle. Au premier abord, je l’ai trouvé assez laid. La patronne de l’hôtel à qui j’ai demandé son nom m’a glissée : « Un certain Henri Beyle. » Le spectre de Stendhal ? Un de ses descendants ? Peut-être un imposteur ?
Lorsque l’étrange client s’est levé, s’appuyant sur sa canne à pommeau d’argent, il respirait si fort que j’ai cru qu’il allait succomber à une crise d’apoplexie. Surmontant ma réserve, j’ai pris son bras : « Comment vous sentez-vous, monsieur ? » L’homme a souri : « Grazie signora, je vais marcher un peu, l’air frais me revigorera. » Peu rassurée, je lui ai proposé de l’accompagner : « Il paraît que vous vous appelez Henri Beyle. » Les lèvres pincées, il a grommelé : « Je déteste ce nom. Beyle me rappelle Grenoble et mon père que je méprisais. J’aime changer de masques, paraître et disparaître, bellezza. Me cacher sous quelque pseudonyme : Don Flegme ou William Crocodile m’amusent beaucoup, Stendhal me ravit, mais mon vrai nom est Henri Brulard. » Persuadée d’avoir affaire à un comédien hors pair, j’ai entouré ses épaules en riant : « Alors, permettez-moi de vous appeler Henri. » Pas plus grand que moi, tassé, plus ridé qu’une figue sèche, Henri semblait avoir plus de cinquante-neuf ans, l’âge où Beyle est mort. Ce n’était donc pas lui. Ses bottines crissaient sous une fine couche de neige fraîche. Comme il avait l’air de s’y connaître, je lui ai dit que je préparais un article sur La Chartreuse. Il a pointé sa canne vers un palais au loin, là où les montagnes trempent leur reflet blanchâtre dans l’eau céladon. Allais-je enfin découvrir le château Grianta du marquis Del Dongo que Paul Morand avait cherché durant l’automne qu’il passa à Tremezzo ?
Dans un silence mat, ouaté, à peine perturbé par le cri d’un corbeau et d’un vaporetto zigzaguant entre deux rives, nous cheminions, comme de vieux amis qui reprennent une conversation jamais terminée. À l’ombre des remparts, j’ai confié à Henri que si La Chartreuse de Parme m’avait émerveillée, mon roman préféré était Le Rouge et le Noir. Deux chefs-d’œuvre, pour leur musique, leur composition qui suit le rythme intérieur des sensations de Julien et de Fabrice, alternance de repos, de galops, de tension dramatique et de détente. Pour le mystère qui enveloppe les personnages, les passages presque improvisés, esquissés, imprévisibles où le lecteur devient acteur. Pour l’ivresse de ces êtres de désir, tendus vers des chimères qui précipitent leur chute. Pour leurs contradictions, leur révolte, leur impatience, leur ardeur qui se heurte au réel, leur inconscience à détruire cette liberté qu’ils tissent en secret. Leurs hésitations dont Stendhal se moque, la peur qu’ils surmontent, leurs provocations, leurs défis. Des rêveurs traqués qui ne voient pas où est l’espion, le danger. Pour la nuit, cette douce mélancolie qui délivre. La fraîcheur et l’aisance du style, sa souplesse féline. Pour avoir magnifié ces existences à demi ratées qui dessinent une ligne parfaite vers une destinée pressentie, redoutée, jalonnée d’instants de feu où l’amour surgit, au détour d’un buisson, sur une échelle, près d’un poêle. Parce qu’avec ces romans plein d’énergie et de plaisir, nous avons à nouveau vingt ans. Et nous aurons beau chercher, gloser, nous ne pouvons que nous laisser porter par ce jaillissement de vie qui nous échappe. « Oui j’aime ce laisser-aller des passions tendres, jamais satisfaites, cette tristesse onctueuse, ces incertitudes, ces vérités changeantes, cet amour par contagion, ce désir selon l’Autre – Rousseau ou Napoléon, pour Julien, ses ancêtres, pour Mathilde – le conflit du moi et de l’ordre, l’oscillation entre Louise et Mathilde, le dédoublement de Julien, le passage du rusé au tendre, du ressentiment à la passion, jusqu’au coup de fusil dans l’église de Verrières, acte de rédemption. J’aime cette phrase qui m’a hantée : Jamais cette tête n’avait été si poétique qu’au moment où elle allait tomber. Oui, la mort devient ici douce et légère. » Henri a rougi comme une donzelle : « Vous parlez mieux de mes romans que moi. C’est trop aimable, presque exagéré. » De plus en plus intriguée, je lui ai avoué que j’avais adapté au théâtre Le Rouge et le Noir. D’une main molle, il a caressé mes cheveux : « Vous avez bien fait. Dans ma jeunesse, j’aurais voulu écrire des comédies, devenir comic bard. Les Deux Hommes et Letellier m’ont occupé entre dix-huit et trente ans : j’ai eu beau imiter Molière, je ne lui arrivais pas à cheville ! » Prête à jouer le jeu de ce sosie, ce bonimenteur ou ce fou, j’ai voulu vérifier s’il savait comment Le Rouge et le Noir avait été accueilli. Il a soupiré : « Un four, ma chère. J’étais à Civitavecchia, un trou abominable où je m’étais donné un mot d’ordre : SFCDT : se Foutre Carrément De Tout. Ce faquin de Hugo a écrit à Rochefort, un de mes rares admirateurs : Chaque fois que je tente de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent… Stendhal ne s’est jamais douté un seul instant de ce que c’était d’écrire. »
Tout doucement, nos pas nous ont conduits dans la vieille ville. En traversant la piazza Cavour, vers la cathédrale, plate comme une sole, le dôme dans les nuages, j’ai continué à tester le prétendu Beyle, lui ai rappelé qu’aujourd’hui, les romans de Stendhal se vendent à des millions d’exemplaires. Le bougre n’a pas eu l’air surpris : « Je l’avais prédit. J’ai été méprisé et moqué par mon siècle, j’ai fait le pari que je serais connu en 1880, compris en 1930. » Il n’y avait rien d’amer chez lui, il s’est mis à chantonner : Si la vie cessait d’être une recherche, elle ne servirait plus à rien. L’esprit de Stendhal flottait, celui du romancier de la chasse au bonheur, aux arts et à l’amour. Je me suis exclamée avec enthousiasme : « Si vous saviez : j’ai été si amoureuse de Julien Sorel et de Fabrice Del Dongo que j’ai toujours rêvé de rencontrer des jeunes hommes comme eux. » Henri a fermé les yeux, se parlant à lui-même : « Julien, l’ombrageux révolté et ambitieux, c’est moi ; Fabrice, ce nobliau exalté et adulé, celui que j’aurais rêvé d’être. Je crois que pour être grand dans quelque genre que ce soit, il faut être soi-même. Les livres immortels ont été faits en pensant fort peu au style. » A cet instant, je l’ai cru, mourant d’envie qu’il me parle de la fameuse pâte stendhalienne. Ce goût pour la brièveté, ce refus des artifices, des adjectifs, ce mépris pour les phrases, cette quête de vérité, l’âpre vérité, cette obsession d’alléger, de supprimer les redondances, afin de rester dans le sujet. Chez Stendhal, une nuit d’amour se résume par un point virgule : La vertu de Julien fut égale à son bonheur ; il faut que je descende par l’échelle, dit-il à Mathilde, quand il vit l’aube du jour apparaître. Lorsque Fabrice réussit à pénétrer dans la chambre de Clélia, sa victoire se limite à cinq mots : Aucune résistance ne fut opposée. On ne peut être plus génial, plus direct. Un style d’improvisation, comme disait Jean Prévost. « Ne vous y fiez pas, a protesté Henri. J’infuse, je rumine pendant des heures. Rien de plus difficile que de s’en tenir à l’essentiel, de trouver la profondeur dans la limpidité. Mon credo : aller à la sensation. Oh ! Je suis loin d’égaler Byron, ce génie qui m’a donné envie de m’inscrire dans le courant romantique. Non pas celui auquel vous pensez, mais celui de la subversion, des passions énergiques. Vous le savez, le goût est mobile : à chaque siècle correspond une nouvelle sensibilité qui réclame des œuvres d’un ton nouveau. Comprenez-moi bien : j’ai horreur du verbiage et de l’emphase de ce niais de Chateaubriand ou de madame de Staël. Disons que je vise plutôt la clarté du Code civil. Sainte-Beuve m’a qualifié de hussard romantique. Pas faux. » À ces mots, j’ai souri en pensant à Bernard Frank et à ses hussards. Frank aurait adoré être à ma place de happy few, lui qui disait : « On ne s’enfonce pas chez Stendhal. On court, on arpente une âme de long en large. » Pas la peine de perturber mon ami. Devant la basilique San Fedele où gît la dépouille du martyr, Fidèle, j’avais hâte qu’il en vienne aux amours déçues du pauvre consul. Son trouble ne tromperait pas. Henri s’est esquivé : « Romantique, oui, mais les pieds sur terre. Si je me suis inspiré de l’affaire Antoine Berthet, Le Rouge et le Noir, chronique de 1830 dénonce les injustices de la Restauration. Lucien Leuwen est une peinture féroce de la Monarchie de Juillet, La Chartreuse de Parme, une critique des mœurs politiques des principautés italiennes. » Afin de me faire valoir, j’ai lancé : « Ah ! Ce miroir que l’on promène le long d’un chemin. » Henri a haussé les épaules, s’est mis à parler avec les mains, comme les Italiens : « Ne vous y trompez pas. Ce réalisme n’est qu’un prétexte. Dieu sait que j’ai dû ferrailler, me censurer pour résister à ma pente naturelle de journaliste polémiste. Pour espérer une gloire posthume, il me fallait créer, transposer. J’ai voulu ôter toute ressemblance, brouiller les pistes, afin de ne pas tomber dans le roman à clés, les allusions, les caricatures et les partis pris, toutes tares éminemment préjudiciables à la qualité et à la survie d’une œuvre littéraire. Ce qui m’intéresse, ce sont les sentiments. Contrairement à Balzac ou à Hugo, je ne décris pas les lieux. Une page pour planter le décor de Verrières. Rien sur l’hôtel de la Môle ni sur le château du marquis Del Dongo. Quelques détails pour croquer mes personnages : la blondeur des cheveux de Mathilde, les beaux yeux de Louise. Il faut que le lecteur imagine. En revanche, lorsque cela est nécessaire, je donne des précisions : la prison de Fabrice, par exemple. J’avance, voyez-vous, je préfère l’action aux descriptions qui ralentissent le rythme. Ce qui prime, c’est le romanesque. Je me refuse à voir le monde tel qu’il est mais tel que je le vois ou tel que le voient Julien, Fabrice et Lucien. D’où leurs monologues intérieurs. » Tandis qu’il causait, je me suis souvenue des nombreuses études sur Stendhal, cette « restriction du champ » qui fait que les événements se dévoilent peu à peu, sans que les personnages s’en doutent, comme lorsque Julien découvre Mathilde en deuil, sans savoir qu’elle porte celui de son ancêtre. J’ai préféré me taire, ne pas rompre le discours d’Henri, ni le charme. J’ai bien fait. Il m’a proposé de me réchauffer dans un bistrot du port, près de la villa Olmo. Devant deux cappuccinos, le soi-disant revenant m’a livré quelques petits secrets de fabrication : « J’écris mes romans sur deux colonnes. D’un côté des sensations dites et de l’autre, celles traduites par un silence destiné à faire dresser l’oreille du lecteur. Dans cette colonne, figurent aussi des notes sur les lieux, les milieux. Je fais le tri, préférant suggérer, par touches, créer une ambiance. » Les lèvres dans la mousse, je me suis dit que j’étais sans doute en présence d’un auteur de théâtre avec ce sens du sous-texte, des non-dits qu’affectionnent les acteurs.
En confiance, je me suis risquée à évoquer ces années où je voulais être comédienne, où j’ai suivi les traces de Stendhal, répétant inlassablement ses répliques jusqu’à devenir madame de Rénal ou presque. Il apparaît dans un des premiers cahiers de mon Journal. J’avais quatorze ans, je portais un patte d’eph’. À Casablanca, au fond d’un cinéma cabossé, j’ai vu Le Rouge et le Noir, avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux. Le film m’a paru mièvre, Gérard Philipe, trop lisse, Danielle Darrieux, sophistiquée, mais j’ai gardé un souvenir brûlant de la scène où Julien entre par effraction dans la chambre de Mathilde. À seize ans, lorsque je me suis enfin décidée à lire Le Rouge et le Noir, ce fut un éblouissement. Julien Sorel n’avait rien de policé, un voyou crotté, farouche, calculateur et fragile, féroce plein de bonté, victime de la société. Plus excitant que Fabrice, à mes yeux trop bien né. En 1992, auteur en herbe, j’ai voulu adapter Le Rouge et le Noir pour le théâtre. Un sacré défi que, bizarrement, personne n’avait relevé. La pièce comprenait trois actes : chez les Rénal, chez les la Môle, dans la chapelle où Julien tire sur Louise. Scène finale : Mathilde porte la tête de son amant, comme la reine Margot. Pendant cinq ans, je suis entrée en Stendhalie, comme on entre au couvent.
Je me revois chez Grasset, dans le bureau de Jean-Paul Enthoven, un portrait de Stendhal accroché au mur. « Vous devriez demander à Jean-François Josselin de jouer Stendhal, c’est son sosie. Il en a l’épaisseur. Stendhal écrivait de plus en plus sec à mesure qu’il grossissait », m’a-t-il confié avant de me conseiller la lecture de Vérité romanesque et mensonge romantique, de René Girard. « Le Rouge et le Noir, c’est le drame du désir de la relation triangulaire à l’origine de toute passion », a-t-il ajouté. J’ai pris le train pour Grenoble où j’avais rendez-vous avec Victor del Litto, « le » spécialiste de Stendhal. Cet aficionado m’a fait visiter la Maison Stendhal. Non pas celle où il est né, le 23 janvier 1783, rue des Vieux-Jésuites, mais l’appartement de son grand-père, le docteur Henri Gagnon où l’enfant s’installe à la mort de sa mère, à l’âge de sept ans.
Trottinant au hasard des ruelles autour de la place Madaglie d’Oro où se dresse le palais Giovio, Henri a allumé une pipe. Dans les effluves de tabac, ses yeux se sont embués : « Enfant, je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements. Lorsque qu’elle est morte en couches, le 23 novembre 1790, ma tante Séraphie m’a interdit de pleurer : Dieu l’exigeait. » Quand j’ai voulu en savoir plus sur Chérubin Beyle, avocat au Parlement, il s’est fermé. Je savais combien Stendhal vomissait son père, ce bourgeois taciturne, pieux, obsédé par ses affaires qui lui avait choisi pour précepteur l’abbé Raillane. J’étais loin de me douter de la rage d’Henri. Sortant de son mutisme, il a craché : « Je haïssais l’abbé, je haïssais mon père, je haïssais plus encore la religion au nom de laquelle ils me tyrannisaient. Tante Séraphie, ce diable femelle, m’empêchait d’aller me baigner avec les autres enfants par peur de la noyade. Ma seule consolation : mon grand-père maternel qui m’a initié à la littérature. » Henri semblait si sincère qu’il m’apparaissait de plus en plus comme une réincarnation de Stendhal. Un bon vivant lui aussi. Il a avalé d’une traite un Campari, m’a demandé poliment si ma pièce avait été un succès. J’ai éludé d’un : « Oui, elle a plu. » Pieux mensonge. Représenté pour la première fois à La Monnaie de Paris, mon Rouge et le Noir, était très chic. Dans le rôle de Louise, j’arborais une robe Nina Ricci en velours rubis. Un public trié sur le volet, une soirée placée sous l’égide du Who’s Who. On se serait cru dans le salon de Germaine de Staël. Me restait à trouver un vrai théâtre, un producteur. Le directeur du Lucernaire s’est laissé convaincre. Une poignée d’acteurs fraîchement sortis du Conservatoire a accepté de tenter l’aventure. En 1995, les répétitions ont commencé. Le début d’une série de fiascos. Incapable de diriger les acteurs, il m’a fallu en rester là. Par chance, le directeur a consenti à reprogrammer mon adaptation m’imposant un metteur en scène roumain, Virgil Tanase, qui ne tarda pas à massacrer mon texte. Tous les soirs, je guettais Julien à qui je murmurais d’une voix tremblante : « Vous savez le latin ? », je pleurais à la lecture de la lettre qui le conduit à la catastrophe. Je vivais une grande passion.
De retour vers le lac, Henri s’est assoupi sur un banc de bois. Je l’ai secoué : « Je vous ennuie ? » Il s’est redressé, s’est ébroué : « Pardonnez-moi. Il y a deux ans, j’ai eu une syncope qui m’a épuisé et m’a obligé à laisser en chantier Lamiel et Le Rose et le Vert. Était-ce en 1839, à Civitavecchia ? Je ne sais plus. Toujours est-il que pendant le congé que j’avais pris quelque temps plus tôt, j’avais profité de cette liberté pour écrire La Chartreuse en cinquante-deux jours ». Piquée par la curiosité, j’ai voulu savoir comment il avait pu rédiger une histoire aussi intense en si peu de temps. Flatté, Henri s’est vanté : « J’écris vite, j’ai tellement lu ! Je me suis constitué une bibliothèque de consul. Les chroniques de la Renaissance italienne, Shakespeare, Walter Scott, Shelley ou Mérimée m’ont inspiré, mais surtout, mes merveilleux souvenirs. À l’époque, j’ai beaucoup voyagé avant de m’atteler à mes Chroniques italiennes et à Mémoires d’un touriste. Ma Chartreuse s’est vendue à mille deux cents exemplaires en dix-huit mois. Minable. Seul ce compliment de Balzac m’a réconforté : M. Beyle a fait un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre. » En signe d’affection, j’ai pris son bras. Il m’a fait un clin d’œil : « Figurez-vous, qu’à mon âge, j’ai conquis une jeunesse, Earline, mais je ne pense qu’à Giulia Rinieri, restée à Florence. » Parmi la guirlande de maîtresses de Stendhal, je ne savais plus qui était Giulia. S’il m’est arrivé de lire quelques-unes de ses lettres d’amour au théâtre, je ne me souvenais que de Mathilde et du jour où Beyle s’est caché derrière des lunettes vertes pour la suivre à Volterra. « J’ai adoré les Italiennes, s’épanouit Henri, tout guilleret. Pour les séduire, j’ai surmonté mon effroyable timidité, mais Giulia est la seule qui est venue vers moi. Elle m’apparaît souvent, toute décolletée, coiffée de rubans, des boucles anglaises. Un jour, elle m’a avoué : Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux, mais je t’aime. L’été 1830, pendant la Révolution de Juillet, j’ai passé une nuit chez elle, une seule nuit. » Dans le décor irréel de palais aux teintes jaunes ourlant le rivage, Henri a ouvert un carnet. « Voici la liste des femmes que j’ai aimées. J’ai rêvé profondément à ces noms et aux étonnantes bêtises et sottises qu’ils m’ont fait faire », a-t-il ricané. Comme j’avais du mal à déchiffrer son écriture, je l’ai laissé divaguer avec l’impression de voir danser sur les eaux des silhouettes riantes, aux longs cheveux noirs.
« Je n’ai jamais eu le talent de séduire excepté les femmes que je n’aimais pas du tout. Dès que j’aime, je deviens timide et vous pouvez en juger par ma gêne face à vous. Tout a commencé en Italie. Lorsque je suis arrivé à Milan, j’étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. À la Scala, j’ai découvert une société chaleureuse, loin de la froideur et de la vanité parisienne. Un soir, le commissaire des guerres pour qui je travaillais m’a présenté sa maîtresse, Angela Pietragrua. J’ai eu beau lui faire la cour, elle m’a résisté. Par dépit, j’ai fréquenté des prostituées, contacté la syphilis, cette saleté qui m’a tant fait souffrir. À mon retour à Paris, j’ai flirté avec ma cousine Adèle Rebuffel et n’ai pu m’empêcher de coucher avec la mère de celle-ci. » Le sourire aux lèvres, j’ai voulu savoir s’il avait songé à se marier. Henri a levé les yeux au ciel, murmurant : « DansSouvenirs d’égotisme, j’ai écrit que le mariage et surtout la province vieillissent étonnamment un homme. » Les mains jointes, il m’a avoué qu’il avait voulu épouser Victorine Mounier, la sœur d’un de mes amis. S’était consolé avec Mélanie Guilbert, dite Louason, une jeune comédienne dont il s’est lassé. À l’entendre énumérer ses déceptions sentimentales avec Angelina Pietragrua, favorite du commissaire des guerres pour qui il travaillait à Milan, Wilhelmine von Griesheim, fille de l’ancien gouverneur de Brunswick, Alexandrine Daru, femme de son cousin, Clémentine Curial, fille de son amie, la comtesse Beugnot ou Alberthe de Rubempré, cousine de Delacroix, je me suis interrogée : n’y a-t-il pas un plaisir malsain à être tétanisé par une femme imprenable, à se morfondre ? Devinant mes pensées, Henri a reconnu qu’il se sentait mieux avec les courtisanes et les prostituées, mais qu’il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une femme qui vous a fait beaucoup de mal. Puis il m’a longuement parlé de sa passion pour Matilde Dembovski, sa Métilde, un échec cinglant qui l’a meurtri et qu’il a voulu sublimer par De l’amour. « Personne n’a aussi bien disséqué les étapes de l’amour, dis-je toute admirative. De sa naissance à la cristallisation, la mystification, jusqu’au désenchantement. » « Vous simplifiez, ma chère, a tiqué Henri. Toujours est-il que je ne suis pas peu fier d’avoir défendu la libération des femmes, cette vitamine du bonheur. » Pleine de reconnaissance, je me suis jetée à son cou. Il cocotait, l’haleine fétide, s’est dégagé de mon étreinte, tout transi, badinant : « Plus, c’est moins, ma petite. » Décidément, un grand pudique, pour qui la pudeur prête à l’amour le secours de l’imagination. Un romantique qui aime à cueillir des fleurs au bord du précipice. D’un regard tendre, il m’a expliqué qu’il resterait fidèle à Giulia, son dernier amour. Celle qui lui a donné la force d’écrire Armance, ce roman sur l’impuissance, mais aussi Promenades dans Rome, Vanina Vanini, ce jeu de cache-cache et Le Rouge et le Noir. Elle s’est mariée, il l’attend toujours. Se morfond à Civitavecchia où il a commencé Lucien Leuwen et Souvenirs d’égotisme. « Je crains de ne plus avoir la force d’achever La Vie de Henry Brulard, ma pauvre chérie, s’est-il désolé. Du reste, ces confessions sur mes Je et mes Moi assomment les lecteurs, mais, je reconnais que j’ai trouvé du plaisir à les écrire. » Devant tant de coquetterie, de fausse modestie, je n’ai pu m’empêcher de taquiner mon drôle de compagnon : « Ne seriez-vous pas un peu égotiste ? » Henri s’est empourpré, comme un dindon. Après un silence, les cloches sonnèrent midi. Main dans la main, nous avons trottiné au milieu des maisons à arcades trapues, dans ce bourg si calme qu’il rappelle les villages suisses. Il restaurante Rino proposait des fritures, du fromage de chèvre molto secco. Henri s’y est engouffré, a choisi une table près de la cheminée, m’a tendu la carte, tout gaillard : « Pour moi ce sera un bœuf carottes épinards avec du saint-julien ! » Indifférent aux clients, il caquetait, fanfaronnait, se riait de nos voisins, trop pédants à ses yeux, des beaux parleurs qui pullulent dans les salons parisiens. Sarcasmes, provocations, boutades : il était soudain en représentation, commediante. Gênée, j’ai bu un verre, puis deux, pensant à Frank, assez vache : « Stendhal est un gros garçon simple, un peu méchant comme tous les gens laids et qui parle avec naturel lorsqu’il n’essaie pas de faire le malin dans les rares salons où il est admis. » Piquant du nez, j’ai pensé qu’il avait raison, que cet excès venait d’un besoin de se mettre en valeur. Et si c’était lui ? S’il était l’auteur de cette lettre à Mathilde qui manque tant d’estime de soi ? Vous me mettez au désespoir. Vous m’accusez à plusieurs reprises de manquer de délicatesse, comme si, dans votre bouche, cette accusation n’était rien. Afin que mon cher ami cesse de faire le guignol, je lui ai lancé : « Vous avez dû être ébloui par les chefs-d’œuvre d’Italie? » Le visage d’Henri s’est éclairé : « Dans l’art, j’ai surtout recherché l’émotion. Je regarde un tableau comme on admire une femme, j’écoute un opéra ou ce bon Rossini, comme une déclaration d’amour. La peinture que j’aime est celle de la magie des lointains, une invitation au voyage. Poussin, par ses paysages, jette l’âme dans la rêverie, engage l’imagination à finir les tableaux. » De sa belle voix grave, il m’a expliqué que c’est en songeant au Corrège qu’il a créé la Sanseverina, toujours enveloppée d’un voile. Soulagée qu’il ait retrouvé son calme, je me suis dit que l’art le réconciliait avec lui-même, ou du moins atténuait la contradiction qui le divisait. Il s’est empiffré d’une meringue à la crème, plaisantant sur sa gourmandise. Son rire claquait. Quand il a tiré de sa redingote une liasse de billets, j’ai souri, me rappelant une confidence de Victor del Litto: « Stendhal parle beaucoup d’argent, de pouvoir. Prenez Lucien Leuwen, c’est le roman de la haute finance. Pourtant, il ne possédait rien, il a écrit trente-six testaments qui ne valent pas un clou. » Repus, nous avons repris notre promenade, piano piano, clopin-clopant.
Au loin, on devinait un palais dont les jardins croulaient vers le lac. Villa Carlotta, sans doute. Henri a plissé les yeux. Aveuglée par le jaune, le bleu, le rouge et le vert, je me suis exaltée : « Rome, Naples et Florence a été mon guide ». Il a froncé les sourcils : « Ne dites pas cela, je suis un dilettante. Ces villes sont pour moi un recueil de sensations. Henry Brulard aura ce feu intérieur par lequel on ne craint pas d’être consumé. Je bénis le ciel de n’être pas savant. » À ces derniers mots, ce fut une évidence : du Stendhal pur, tout Stendhal ! Celui qui privilégie les impressions aux connaissances, le cœur à la raison. Ce fou d’Italie qui jouit de la solitude à Florence et s’enivre de peinture, de musique, le bonheur retrouvé.
Sous les cyprès et les palmiers d’un jardin secret, j’ai salué des statues contorsionnées, m’écriant, un rien provocatrice : « Si vous êtes revenu parmi les vivants, Henri, vous devriez savoir qu’il existe un Stendhal Club qui continue à se réunir en cachette. » Penché vers le lac, le petit monsieur d’un autre temps faisait des ricochets. J’ai couru vers lui : « Vous n’ignorez sûrement pas qu’il y a une flopée de beylistes, beylants, stendhaliens, enseignants, érudits, archivistes, déchiffreurs dont les cheveux ont blanchi en travaillant sur votre œuvre. Ils ont publié votre Journal, Henry Brulard, Souvenirs d’égotisme, Lamiel, Les Soirées du Stendhal Club, quantité d’ouvrages, de critiques, étudié votre Histoire de la peinture, vos plagiats. Le stendhalien se dit un amatore, un de vos amis. De nos jours, on vous vénère. L’université de Grenoble et le lycée français de Milan portent votre nom, ainsi qu’une rue de Paris. Une autre rue, à Paris, porte le nom de Lucien Leuwen, l’un de vos personnages. En 1983, pour le bicentenaire de votre naissance, une pièce Stendhal de dix francs a été émise. Pierre Bergé a fait don à la ville de Grenoble des Caractères de Nicolas Chamfort annotés de votre main, estimés 300 000 euros. Il présidera le futur musée Stendhal. Jean Dutourd m’a dit qu’il vous considérait comme son père. Dans Trésor d’amour, de Philippe Sollers, vous devenez un personnage de roman. Charles Dantzig dit de vous : « Si les écrivains du XIXe siècle broient du noir, Stendhal broie du rose (…) Le bonheur chez Stendhal n’est pas une idéologie, il est la vie même, ou plutôt ce que la vie devrait être. » Dominique Fernandez vous a même consacré un Dictionnaire amoureux de Stendhal… Lorsque je me suis retournée, Henri avait disparu. S’était-il noyé, évaporé ? J’ai crié : « Henri, je vous aime… Beyle, Brulard, où êtes-vous ? »
Là-bas, dans la brume qui s’épaississait, sa silhouette voûtée s’est évanouie. Comme un écho, sa voix résonnait : « Ne vous inquiétez pas, je serai toujours avec vous. Ciao bella. » Dans ma poche, La Chartreuse de Parme où je retrouverai le château de Grianta. Je suis rassurée. Stendhal est là. Avec moi.