Roman : Le destin fulgurant de Watteau

Par Pierre Canavaggio – BSCNEWS.FR / Le destin fulgurant de Watteau (1684-1721) a inspiré à Emmanuelle de Boysson le dernier tome de sa trilogie, Le Temps des Femmes. Romancière et critique littéraire, présidente du Prix de la Closerie des Lilas, sa série historique vous entraîne au XVIIe siècle, au cœur des intrigues et des amours de trois héroïnes de fiction, trois générations d’artistes. Après « Le salon d’Emilie », « La revanche de Blanche », dans ce troisième roman, Oublier Marquise, la fille de Blanche, Marquise, mariée à Armand de Belle-Isle, rêve de devenir un peintre reconnu. Elle tombe amoureuse d’un jeune artiste surdoué, fragile et irrésistible, Antoine Watteau. Elle a quatorze ans de plus que lui. Ils s’aimeront à la folie. Elle l’admirera et l’accompagnera jusqu’à sa mort prématurée. Bâtarde de Louis XIV, Marquise charmera son vieux père qui la légitimera par testament. Le duc d’Orléans qui abusa d’elle, trahira les dernières volontés du monarque. Elle n’aura de cesse de se venger. Complots, enlèvements, jeux de masques, elle ne reculera devant rien. Un roman illuminé par l’amour et le génie de Watteau. L’œuvre de ce peintre mort à la trentaine, a été très tôt reconnue comme le symbole même de la douceur de vivre au XVIII° siècle. La romancière révèle Watteau tel qu’elle l’a inventé, charmant et séduisant, fragile, génial qui dans sa vie se promenait tout seul comme le chat de Kipling. « L’Embarquement pour Cythère » est un peu plus qu’une peinture, on le sait. De ce symbole, Emmanuelle de Boysson a fait une histoire d’amour merveilleuse. Alors qu’à son âge, comme toutes les femmes de plus de 30 ans, Marquise ne pouvait plus espérer être aimée, elle l’est. Pour son bonheur et celui de ses lecteurs. Oublier Marquise est à coup sûr un des romans d’amour de cette année qui donne à rêver. Ce n’est pas si fréquent

Dans ce roman très libre avec la réalité historique, Watteau tient un rôle important. Paradoxe, il vous permet de mettre en valeur le talent de votre héroïne…
Emmanuelle de Boysson : Le roman historique donne une grande liberté, mais si j’introduis des personnages de fiction, le reste est vrai. Parfois, l’intuition rejoint la réalité ! On sait peu de choses de la vie de Watteau. J’ai découvert un petit livre paru en 1949, « Lueurs sur Watteau, sa vie secrète », de Marie A. Laroche. Il m’a éclairée : Watteau aurait eu une maîtresse surnommée « belle », sans doute sa servante. Cette hypothèse se vérifie dans les tableaux du peintre où le même visage apparaît souvent. Sa sensualité éclate dans ses fêtes galantes et dans ses dessins. Cet artiste insaisissable aimait se cacher dans des coins secrets, pour fuir le monde. J’ai imaginé qu’il aimait une femme à la fois muse, initiatrice et protectrice : Marquise. Mariée à un financier qui l’ennuie, Watteau lui fait découvrir la sensualité, l’inspire, la stimule. Consciente qu’il est un génie, elle n’hésite pas à se lancer dans des créations avant-gardistes. A travers ses toiles, j’ai voulu faire un clin d’œil aux impressionnistes. Comme du temps du « Déjeuner sur l’herbe », de Manet, elles choquent, elles agacent. Mais en aucun cas, l’art de Marquise n’occulte le talent de Watteau.

Marquise s’avère généreuse et patiente envers Watteau, l’a-t-elle aidé à réussir son œuvre ?
E. de B. : Très vite, Marquise comprend que son amant est instable, indépendant, exigeant, irritable et malade des poumons. Elle l’aide à se présenter au Prix de Rome, l’encourage : Watteau lui échappe. Venu de Valenciennes sans le sou, il a été initié à la peinture du théâtre de rue. Il peignait des soldats désoeuvrés, des petites gens, des artisans. Loin des portraitistes de la Cour, il détestait ce qui est figé, il cherchait à montrer le mouvement, le désir, les non dits, la ronde de l’amour. Inspiré par Rubens et les maîtres italiens, il est devenu le peintre des fêtes galantes. Il travaillait sans relâche, passionné, jamais satisfait. Il consacrait ses matinées à se promener sur les bords de la Bièvre, dessinant ses « pensées à la sanguine » sur des carnets. Marquise ne le révèle pas : elle le rassure, l’aime tel qu’il est. A son âge, elle sait qu’il faut beaucoup de patience, de tolérance pour qu’une aventure clandestine avec un homme plus jeune puisse durer. Leur relation se mue en amitié amoureuse. L’amitié fait partie de l’amour.

Marquise est la fille bâtarde de Louis XIV, vous êtes-vous inspiré de Dumas qui a donné un frère jumeau au Grand roi ?
E. de B. : Dans « Le chevalier d’Harmenthal », Alexandre Dumas évoque la conspiration de Cellamare. Trahie par le Régent qui méprisa les dernières volontés de Louis XIV, la duchesse du Maine fut à l’initiative de pamphlets, complots et trahisons contre Philippe d’Orléans. De la taille d’un enfant de dix ans, petite fille du Grand Condé, l’épouse fantasque et orgueilleuse du duc du Maine, bâtard légitimé, s’associa à une bande d’aventuriers dont Voltaire. J’ai eu envie d’introduire Marquise dans ce cercle. Elle aussi est déçue par le Régent qui a abusé d’elle et l’a déshéritée. Je me suis beaucoup amusée à raconter des scènes d’enlèvements. Marquise sera embastillée. A la Bastille, les prisonniers y étaient plutôt bien traités !

Le personnage du Régent est bien noir, vous en faites un incestueux, un violeur…
E. de B. : A l’époque, des rumeurs ont couru. On accusait Philippe d’Orléans d’avoir ce genre de relations avec sa fille, surnommée Joufflotte. Libertin, le Régent organisait des soupers coquins avec ses roués et ses maîtresses. J’ai inventé le viol de Marquise afin de l’inciter à se venger. La vengeance, un bon moteur romanesque ! Le Régent n’était pas violent. Cet homme raffiné, cuisinier hors pair, passionné d’alchimie, d’histoire, chef des armées, aimait les plaisirs. Le film « Que la fête commence », l’évoque bien.

Sur fond d’une intrigue haletante, vous mêlez habilement l’humour, l’émotion et des portraits hauts en couleur, comment vous vient l’inspiration ? Comment faites-vous pour rendre cette époque si vivante?
E. de B. : Dans un premier temps, je reconstitue la chronologie de l’époque qui m’intéresse. Pour ce livre, j’ai étudié la peinture, les techniques utilisées, afin de reconstituer l’œuvre de Watteau. Ensuite, je bâtis un premier scénario en donnant à mon héroïne un objectif fort : l’ambition, la vengeance, la quête de l’amour… Peu à peu, se dessine son portrait. Je privilégie son évolution psychologique, suggérée à partir de détails, de décors. Marquise est orpheline, en quête d’identité, de reconnaissance. Elle est en proie à des dilemmes : quitter ou pas son mari, accepter les infidélités de Watteau, conspirer au risque de perdre sa réputation. Elle aime le risque, les défis, elle apprend à composer, à pardonner. Ninon de Lenclos lui a transmis le goût de la liberté. J’adore cette courtisane pleine d’esprit. Lisez sur Internet ses bons mots, comme : « L’amour ne meurt jamais de besoin mais souvent d’indigestion ». La Palatine nous a laissé une fabuleuse correspondance ; elle appelait madame de Maintenon, la vieille ripopée, elle trouvait que sa belle fille ressemblait à un cul ; elle parlait en riant de la merde. Entourée d’une ménagerie, elle raffolait des jeux. J’ai mis en scène les marchands d’art, les peintres de Saint-Eustache (Rigaud, Largillière, Oudry…), les maîtresses du Régent, comme celle qu’on appelait le Gigot, des empoisonneurs, des bandits, des prisonniers. J’ai voulu ressusciter le vieux Paris : les ponts couverts, les marchés sur les quais avec les lavandières, les barges, les foires, les guinguettes, les bordels, les odeurs de Versailles, les mets, les costumes, les fastes, le mobilier, la médecine, les intempéries, les incendies, les révoltes, la misère, les exécutions place de Grève… A l’image de ce XVIII e siècle, celui de la découverte du bonheur, de la légèreté, de la philosophie, j’ai choisi de rire de mes personnages, de rendre cette histoire enlevée, avec une touche d’humour, surtout dans les scènes tragiques. Un vent de liberté souffle: les femmes se peignent les veines en bleu, portent des robes fluides : on flirte, on aime le sexe, l’infidélité, la fête.

Emilie, Blanche et Marquise sont-elles victimes d’une société machiste ?
E. de B. : Mes trois héroïnes se battent pour s’imposer dans un monde d’hommes. Parmi les Précieuses, Emilie défend l’amitié homme/ femme, la conversation, la galanterie. Pas si ridicules, elles furent des pionnières : contre le mariage, elles avaient compris que le savoir et l’écriture sont des armes. Comédienne dans la troupe de Molière puis dans celle de Racine, Blanche fait partie des « stars » du théâtre, comme La Du Parc ou la Champmeslé. Marquise sera reconnue par ses pairs. Pour les femmes de ce temps, comme aujourd’hui, l’art est une belle manière d’exister.

Clarissa et son frère seront-ils guillotinés à la Révolution ?
E. de B. : Les enfants de Marquise ont du caractère. Musicienne, rebelle, Clarissa est une Scarlett O’Hara ; elle rabroue les galants qui l’entourent, refuse de se marier. Alexandre s’avère homosexuel. Il se heurte à l’autorité de son père. Proche de la bande-à-Voltaire, il conteste le régime. A mon avis, il défendra les idées révolutionnaires. Si j’écris la suite, Clarissa sera guillotinée, pas Alexandre. Je le vois devenir bonapartiste.

Vous êtes présidente du Prix de La Closerie des Lilas, parlez-nous de l’origine de ce prix, de sa ligne.
E. de B. : Le prix a été crée il y a sept ans par une petite bande de journalistes écrivains et par Carole Chrétiennot, responsable de la communication du Café de Flore et de La Closerie des Lilas. Une merveilleuse aventure d’amitié, de solidarité. Le jury tournant, éclectique, rassemble des personnalités du monde des arts, des lettres, des media et de la politique : un gage d’indépendance. Nous avons à cœur de mettre en lumière des romancières peu connues, pour leur style, leur originalité. Nous nous disons : est-ce un roman dont nous serions fières, celui que nous aurions envie d’offrir à notre mère, à nos amis ? Nos choix reflètent le goût de femmes exigeantes, leurs coups de cœur. Les délibérations sont toujours passionnelles. Excitantes.

 » Oublier marquise  » par Emmanuelle de Boysson – Collection le temps des femmes – Editions Flammarion

( Crédit photo David Ignaszewski-koboy )