30 juin 2014

Le bonheur en prime, félicité sur l’île de Ré

Jules, le baron Berlingault, s’ennuie un peu. Son bel appartement parisien résonne des éclats de la Discorde qui triomphe de l’autre côté de sa porte. Ses voisins se haïssent, la petite locataire du dernier étage veut fuir une vie devenue son ennemie. Jules, comme dans la chanson de Brel, veut que le jour de sa mort « on s’amuse comme des fous ».
photomontage @ vivelaroseetlelilas
Roi sans divertissement, mais avec légèreté, il s’improvise démiurge et imagine une mise en scène qui réconcilie tout ce petit monde : il s’amusera ainsi une dernière fois. Il organise donc la réunion, dans sa propriété de l’Ile de Ré, d’un écrivain pénible, d’une jeune femme échevelée, d’un couple autrefois uni.
Rien ni personne ne résiste jamais au baron, qui a décidé cette fois de rendre la compagnie heureuse en lui promettant la richesse : son phénoménal héritage reviendra à celui qui saura retrouver la joie de vivre. Seulement voilà, avant que ne lui vienne cette éblouissante idée, Jules avait promis ledit héritage à son valet Gaspard.
Celui-ci, instruit des plans de son employeur, en est complètement retourné et compte bien faire échouer les calculs de Berlingault.
Gaspard, le narrateur du « Bonheur en prime », le dernier roman d’Emmanuelle de Boysson a tout du clown triste. Ce n’est pas de lui que viendra le bonheur que promet le titre. Bien sûr, il a quelques traits du valet de comédie, même si ceux-ci s’effacent progressivement pour se rapprocher d’un personnage de roman noir…
Gaspard est le valet de Jules depuis trente ans. Entre les deux hommes, s’est tout naturellement tissée une relation complexe de dépendance et de domination, où chacun tour à tour porte le masque de l’autre. Le livre mêle avec humour les ingrédients du conte : le baron en bonne fée, les personnages ordinaires sommés de se métamorphoser en héros, Gaspard en génie du mal qui œuvre dans les ténèbres.
« Monsieur et moi c’est une longue histoire, et ce ne sont pas ces rigolos qui vont m’enlever ce qui nous a unis. Jamais, je ne le trahirai. Je lui dirai la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. »
Les personnages sont certes prévisibles, mais caricaturés à la Daumier pour notre plus grand plaisir. Ils évoquent qui un cousin, qui une amie perdue de vue, qui une copine de votre mère, de votre sœur.
Pour autant, comme c’est Gaspard qui raconte, le lecteur ne peut se résoudre à s’en tenir aux descriptions du vieux garçon : la nature profonde d’Antoine, de Luna, de Patrick et de Rose est fuyante. Sont-ils réellement comme il le dit ? Peut-on se fier à cet homme qui apparaît de plus en plus inquiétant ? Le valet affabule rapidement, rongé par l’angoisse de perdre ce qui lui a été promis, et il imagine le pire chez ses rivaux : il projette…  A-t-il tort, a-t-il raison ? Une certaine ambiguïté, dont j’ai goûté la subtilité, n’est jamais levée : peut-être les pires soupçons de l’homme à tout faire sont-ils réalistes. Au lecteur de décider si les agissements des personnages constituent des fautes morales.
La lecture terminée, on n’a qu’une envie : partir pour l’île de Ré, et peut-être y découvrir un ange gardien comme Jules !