Emmanuelle de Boysson

Chacun de nous se souvient de sa joie lorsqu’en dégustant une galette de rois croustillante, nous avons senti sous la langue notre première fève. Pas peu fiers, nous devenions alors roi ou reine d’un soir. A l’origine de la tradition, cette belle idée : ce jour-là, les rôles s’inversent. Les domestiques deviennent les maîtres, les pauvres sont servis, les femmes et les enfants règnent. A Rome, au moment des fêtes des Saturnales du solstice d’hiver, début janvier, maîtres et esclaves dînent à la même table. Le gâteau est coupé en parts égales distribuées aux serviteurs par un gamin glissé sous la table, appelé Phébé ou Apollon, en signe d’innocence. Pendant la journée, l’heureux élu perd son statut d’esclave. Il a le droit de réaliser tous ses désirs, comme de donner des gages ou des ordres à son maître. Un condamné à mort peut même être tiré au sort par des soldats et bénéficier d’un régime de faveur, avant que la sentence ne soit prononcée. Le choix de la fève remonte aux Grecs qui s’en servent pour l’élection de leurs magistrats. Premier légume qui pousse au printemps, la fève donne la vie en vieillissant et symbolise le renouveau. Pour les pythagoriciens, elle contient l’âme des morts. Comme pour la plupart de leurs rituels, les chrétiens s’approprient le culte de Dionysos et de Saturne pour célébrer l’adoration des rois mages lors de l’Epiphanie. Au Moyen-âge, le gâteau doré en forme de soleil ou le simple pain se mue en galette des rois. Une couronne de lierre sur le crâne, celui qui trouve la fève doit payer la tournée. Il arrive que les plus avares l’avalent pour ne pas débourser ! Pourtant, la tradition du partage perdure : la « part du pauvre », du bon Dieu ou de la Vierge est destinée au premier mendiant qui se présente au logis. Louis II de Bourbon fait roi un enfant misérable de huit ans, le revêt d’habits d’or, lui fait servir un banquet et donne à ses parents ce qu’il faut pour qu’il aille à l’école. A la Cour, les grandes dames qui tirent la fève deviennent reines de France d’un jour et peuvent demander au roi un vœu de « grâces et de gentillesse ». Si Louis XIV abolit cette pratique, on doit la frangipane  à sa mère, Anne d’Autriche. D’où le surnom de la galette feuilletée : « la parisienne ». Sous la Révolution, hors de question d’élire un roi : on savoure la « galette de la Liberté » où la fève devient un bonnet phrygien. En 1875, celle-ci apparaît en porcelaine de Saxe. En 1913, dans les ateliers de Limoges, en poupées, puis en bébés emmaillotés. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que les boulangers fournissent des couronnes en papier doré. Fourrée, briochée, fruits confis, chocolat noir du Pérou, mandarine ou pamplemousse, selon les dernières recettes des chefs, régalez vous mais souvenez-vous que la galette si conviviale, est l’occasion de redonner le goût des autres : amis, famille, voisins, sans oublier la part du clochard du coin.